- Dec 1, 2025
ELLE A DIT « PARDON » AVANT DE COMMENCER À PARLER
- Laurine Brame
- ✧ Bribes & Captations ✧
Quand l'excuse devient un préambule automatique à l'existence
✧
La scène
C'était une première séance. Elle m'a regardée, a baissé les yeux, puis, avant même de répondre à mon « Comment puis-je vous aider ? », elle a dit : « Pardon. »
Un « pardon » doux, presque inaudible. Comme un réflexe. Comme si le simple fait d'être là, d'occuper cette place, de prendre ce temps, nécessitait une excuse préalable.
Je n'ai rien dit. J'ai attendu. Elle a continué :
« Pardon, je ne sais pas trop par où commencer. »
« Pardon si je pleure, c'est bête. »
« Pardon de prendre votre temps comme ça. »
Pardon, pardon, pardon.
En 1 heure elle a dû dire « pardon » une quinzaine de fois. Pour rien. Pour tout. Pour exister.
✧
Ce qui m'a interpellée
Ce qui m'a touchée, c'est que ces « pardon » n'avaient aucun lien avec une faute commise. Elle ne m'avait pas bousculée. Elle n'était pas en retard. Elle n'avait rien fait de « mal ».
Elle s'excusait d'être là. D'avoir besoin. De ressentir. De parler. D'exister.
Et ce qui m'a frappée encore davantage, c'est qu'elle ne s'en rendait même pas compte. Ces « pardon » sortaient d'elle comme une respiration, un tic de langage devenu invisible. Une manière automatique de négocier sa place dans l'espace.
✧
Ce qui se cache derrièreL'apprentissage précoce de l'effacement
Ces « pardon » automatiques ne sont pas innés. Ils s'apprennent. Souvent très tôt.
Quand on grandit dans un environnement où prendre de la place est dangereux (parents vulnérables et préoccupés, fratrie nombreuse, contexte de précarité, d’adversité, de violence ou négligence), on apprend que se faire petit protège. Que ne pas déranger garantit un minimum de sécurité. Que s'excuser préventivement évite le conflit, le reproche, le rejet.
L'enfant développe alors une stratégie d'adaptation : anticiper le dérangement avant même qu'il soit formulé. « Pardon » devient un bouclier invisible. « Je sais que je prends de la place, je m'en excuse d'avance, ne m'en veuillez pas. »
Cette stratégie, efficace dans l'enfance, se fossilise. L'adulte continue de s'excuser même quand il n'y a plus de danger, même quand personne ne lui reproche rien.
✧
La dimension genrée de l'excuse
Les recherches sociolinguistiques (notamment celles de Robin Lakoff et Deborah Tannen) montrent que les femmes s'excusent significativement plus que les hommes, même dans des situations où aucune excuse n'est nécessaire.
Pourquoi ? Parce que les filles sont socialisées à être agréables, accommodantes, non-confrontantes. À ne pas prendre trop de place. À s'assurer que leur présence ne dérange personne.
« Pardon » devient alors un lubrifiant social : une manière de rendre sa présence acceptable, de signaler qu'on n'est pas une menace, qu'on ne revendique pas trop d'espace.
Dire « pardon » = « Je sais que j'existe, et je vous promets de ne pas trop en abuser. »
✧
Le coût psychique de l'excuse permanente
S'excuser sans raison a des effets profonds sur l'estime de soi.
Chaque « pardon » renforce inconsciemment le message : « Ma présence est un dérangement. Mon besoin est illégitime. Mon émotion est excessive. Je suis de trop. »
À force de s'excuser d'exister, on finit par intérioriser cette illégitimité. On commence à croire qu'on n'a pas le droit d'être là, de demander, de ressentir, d'occuper de l'espace.
Cette croyance érode la confiance en soi, renforce l'anxiété sociale, alimente le sentiment de ne jamais être « assez » : pas assez discrète, pas assez utile, pas assez justifiée.
✧
Les risques silencieux
Quand « pardon » devient un préambule automatique :
On perd l'accès à ses propres besoins
Si chaque besoin commence par une excuse, on finit par ne plus les formuler du tout. « Pourquoi déranger puisque je dérange déjà ? »
On attire des dynamiques relationnelles déséquilibrées
Les personnes qui s'excusent en permanence attirent souvent des personnes qui profitent de cette posture : celles qui prennent sans donner, qui demandent sans rendre, qui occupent tout l'espace parce que l'autre le leur laisse.
On renforce son sentiment d'imposture
« Si je m'excuse tout le temps, c'est que je ne mérite pas vraiment d'être là. » Le syndrome de l'imposteur se nourrit de ces micro-messages quotidiens qu'on s'envoie.
On épuise son entourage
Paradoxalement, les « pardon » incessants finissent par agacer. L'autre se sent contraint de rassurer en permanence (« Mais non, ce n'est rien ! »), ce qui crée une charge émotionnelle invisible.
✧
PISTES A EXPLORER
✧
Observer, repérer
La première étape n'est pas d’ « arrêter de dire pardon » (ce qui créerait une nouvelle pression). C'est de commencer à observer :
Combien de fois par jour je dis « pardon » ?
Dans quelles situations précises ?
À qui je le dis le plus ?
Qu'est-ce que je craignais qu'il se passe si je ne m'excusais pas ?
Tenir un petit carnet pendant une semaine, juste pour rendre visible l'invisible.
✧
Remplacer « pardon » par autre chose
Une stratégie douce : remplacer le « pardon » automatique par une formulation différente qui respecte mieux ce qui se passe réellement.
Exemples de remplacement :
« Pardon de vous déranger » → « Merci de prendre ce temps »
« Pardon si je pleure » → « J'ai besoin de pleurer un moment »
« Pardon, je ne sais pas par où commencer » → « Je cherche mes mots »
« Pardon d'être en retard » (quand on est à l'heure) → « Merci de m'avoir attendu »
Ce n'est pas juste du vocabulaire - c'est recadrer sa présence comme légitime plutôt que comme dérangeante.
✧
Pratiquer l'affirmation sans excuse
Exercice simple : pendant une journée, s'entraîner à formuler ses besoins sans préambule excusatoire.
Au lieu de : « Pardon, est-ce que tu pourrais... ? »
Essayer : « J'ai besoin de... », « Je voudrais... », « Peux-tu... ? »
C'est inconfortable au début. Ça fait « égoïste », « trop direct », « impoli ». C'est normal. Désapprendre crée en premier lieu une dissonance et un sentiment de vide.
✧
Se demander : "De quoi je m'excuse vraiment ?"
Quand vous sentez un « pardon » arriver, faites une pause intérieure d'une seconde et demandez-vous : « De quoi je m'excuse exactement ? ».
Souvent, la réponse révèle quelque chose :
Je m'excuse d'avoir un besoin → Mes besoins sont légitimes
Je m'excuse de ressentir une émotion → Mes émotions sont valides
Je m'excuse d'exister → Ma présence a de la valeur
Prenez le temps de vous poser la question, et d’y répondre précisément à chaque situation. Notez vos réponses. Repérer et nommer ce qui se joue vraiment derrière nos réflexes aide à mieux cibler nos tendances de fonctionnement. Plus vous serez au clair avec ce qui se passe en vous, plus vous aurez du pouvoir d’agir.. autrement.
✧
Et vous ?
Vous reconnaissez-vous dans ces « pardon » automatiques ?
Peut-être que ce n'est pas « pardon », mais « désolé·e », « excusez-moi », « je vous embête pas trop ? », « c'est pas grave si... »
Ces mots ne sont pas anodins. Ils sculptent la perception que vous avez de votre propre légitimité à exister.
Aujourd'hui, je vous invite à écouter vos propres préambules. Juste observer. Sans vous juger.
Et peut-être, progressivement, vous autoriser à occuper votre espace - sans vous excuser d'être là.
✧
Mais il y a plus encore.
Parce qu'occuper son espace, ce n'est que la première étape. La seconde, c'est de s'y engager activement.
Vous souvenez-vous de cette sensation en classe - celle d'être spectatrice passive VS celle de lever la main et participer ? Quand vous restiez silencieuse dans votre coin, le cours vous traversait sans vraiment vous habiter. Mais quand vous osiez intervenir, poser une question, partager une idée, quelque chose changeait : vous deveniez partie prenante. Même si votre voix tremblait. Même si votre contribution n'était pas parfaite.
C'est exactement pareil dans la vie adulte.
Arrêter de s'excuser, c'est bien. Mais prendre sa place, c'est mieux. Et incarner ses valeurs à voix haute, c'est transformateur.
Quand vous passez de « Pardon, mais... » à « Voici ce qui me semble juste », quelque chose se réorganise en vous. Vous n'êtes plus seulement tolérée dans l'espace - vous y contribuez. Vous n'êtes plus en position de quémander le droit d'être là - vous y apportez quelque chose d'unique.
Et cette bascule a des effets systémiques.
Quand vous vous exprimez vraiment, vous donnez la permission aux autres de le faire aussi.
Quand vous nommez ce qui ne va pas, vous créez de l'espace pour que ça change.
Quand vous incarnez vos valeurs dans vos actes et vos paroles, vous devenez un modèle vivant pour votre entourage.
Ce n'est pas égoïste. C'est de la responsabilité collective déguisée.
Parce qu'un monde où chacun·e s'excuse d'exister est un monde où personne ne bouge vraiment. Où les injustices persistent parce que « ce n'est pas à moi de dire quelque chose ». Où les violences douces continuent parce que « je ne veux pas déranger ».
Mais un monde où vous osez dire « Ceci ne me convient pas », « Voici ce que je propose », « J'ai besoin de cela », « Ce comportement n'est pas acceptable » - c'est un monde qui peut évoluer.
Alors oui, commencez par observer vos « pardon ».
Puis remplacez-les progressivement.
Mais ne vous arrêtez pas là.
Autorisez-vous aussi à participer. À intervenir. À proposer. À nommer. À contribuer.
Non pas depuis la performance ou l'obligation, mais depuis cette réalité simple : votre voix compte. Vos valeurs comptent. Votre présence engagée compte.
✧
Parce que lorsque vous prenez votre place - vraiment, pleinement -, quelque chose se met en mouvement bien au-delà de vous. Vos enfants apprennent non pas ce que vous leur dites, mais ce que vous incarnez.
Votre entourage ajuste ses propres façons d'être en vous observant exister autrement. Votre quotidien se réorganise autour de ce qui compte vraiment, créant une qualité de vie qui respire. C'est une circularité vivante : en habitant vos différents rôles avec justesse et authenticité, vous nourrissez non seulement votre propre équilibre, mais aussi celui de l'écosystème relationnel qui vous entoure.
Et ce système, à son tour, vous renvoie des permissions, des feedbacks, des ajustements qui vous permettent d'affiner encore votre présence.
C'est ça, habiter sa vie - non pas la subir en s'excusant d'y être, mais la créer et la recréer sans cesse, dans ces micro-mouvements quotidiens où vous choisissez, consciemment, comment vous voulez être là.
✧
Laurine - Psychologue & Créatrice d'espaces intérieurs habités