- 3 mai
Habiter la vie que l'on n'a pas ratée
- Laurine Brame
- ✧ Intérieurs de Psy ✧
Temps vécu, regrets, création et thérapie comme gestes de présence
Dans le premier article de cette série, je proposais de défaire une idée profondément ancrée : celle selon laquelle une vie pourrait être réussie ou ratée.
Mais une fois cette pression desserrée, une autre question apparaît : si la vie n’est pas à réussir, comment apprendre à l’habiter — concrètement, depuis là où l’on est ?
La vie ne se réussit pas. Elle se vit.
✧
LE TEMPS, LES RÉCITS QU'ON SE RACONTE — ET L'ART DE CHOISIR SES REGRETS
Henri Bergson faisait une distinction fondamentale : le temps mesuré — celui du chronomètre, des agendas, des délais — et la durée, le temps vécu, continu, fluide. Nous vivons dans la durée. Mais nous nous jugeons souvent selon le chronomètre.
Paul Ricœur montrait que nous construisons notre identité comme un récit : une mise en intrigue de notre vie. Ce récit est toujours rétrospectif, toujours réinterprété, jamais totalement fixe. Notre « histoire de vie » n'est pas une vérité gravée une fois pour toutes. C'est une construction vivante, nécessaire, mais révisable.
Saint Augustin avait déjà cette intuition : il n'y a peut-être que du présent, en trois modalités. Le passé comme mémoire présente. Le futur comme attente présente. Le présent comme attention présente. Nous vivons souvent dans le passé regretté ou dans le futur redouté. Le présent, lui, attend.
Ce que tout cela produit concrètement : nous nous fragmentons selon une logique linéaire qui n'a pas grand-chose à voir avec la façon dont la vie se vit réellement.
La vie ne progresse pas — elle se compose. Elle s'étoffe, se contracte, revient sur elle-même, bifurque.
Ce que j'essaie d'accompagner dans mon travail, c'est précisément ce mouvement-là : non pas une trajectoire à redresser, mais une habitabilité à trouver, qui ne réduit pas la vie à ce qu'elle est aujourd'hui, mais qui en tient les temporalités ensemble — le passé qui agit, le présent qui demande, le futur qui reste à composer.
Nous cherchons à faire tenir ensemble des identités multiples et parfois incompatibles — performant·e et sensible, ambitieux·se et présent·e, indépendant·e et relié·e. Puis nous nous reprochons de ne pas être parfaitement cohérent·e dans un monde qui ne l'est pas.
Il ne s’agit pas de prétendre que tout regret serait choisi, ni que toute contrainte pourrait être transformée en décision libre.
Il s’agit plutôt de reconnaître que certaines vies possibles s’excluent entre elles, et que choisir une existence, c’est parfois accepter le regret d’une autre.
Choisir ses regrets, alors. Non plus entre ce qu'on a fait et ce qu'on n'a pas fait, mais entre types d'existence.
Quelqu'un vous demande ce que vous auriez fait si vous aviez été vraiment libre de choisir. Vous commencez à répondre — et vous vous arrêtez. Parce que vous avez choisi cela. Avec la peur, la prudence, l'amour, le manque d'argent à 23 ans, le besoin d'appartenance, la fatigue, l'état du monde à ce moment-là. Ce n'est pas la même chose qu'une absence de liberté. C'est une liberté située — et elle mérite d'être reconnue comme telle.
On choisit certains regrets.
D'autres s'imposent — sans qu'on les ait voulus, sans qu'on les ait mérités.
Et entre les deux, il y a tout l'espace d'une vie.
✧
CRÉER, HABITER, LAISSER TRACE
— ET CE QU'UN ESPACE D'ACCOMPAGNEMENT THÉRAPEUTIQUE VIENT VRAIMENT FAIRE
Il y a quelque chose que les injonctions au bonheur ont réussi à obscurcir : notre capacité ordinaire à créer — et le soulagement profond qu'elle apporte.
Pas l'art avec un grand A. Pas la performance créative.
Le flux créatif le plus ordinaire : cuisiner un plat qu'on invente, jardiner un dimanche matin, écrire dans un carnet que personne ne lira, réorganiser une pièce, tricoter quelque chose de bancal, déplacer une chaise pour que la lumière arrive autrement.
Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a consacré une partie de ses recherches à ce qu'il appelle le flow : cet état d'absorption dans une activité suffisamment engageante pour dépasser à la fois l'ennui et l'anxiété.
Ce n'est pas le bonheur tel qu'on nous le vend. C'est quelque chose de plus discret, et souvent plus solide : le sentiment d'être pleinement engagé dans ce qui se vit.
Habiter ses intérieurs — au sens propre comme au sens psychologique — c'est aussi cela. Laisser trace dans sa vie. Pas pour la postérité. Pas pour la reconnaissance. Parce que créer quelque chose, même de petit, même d'invisible, c'est une affirmation fondamentale de présence.
Créer quelque chose — même de petit, même d'invisible — c'est dire : j'étais là.
✧
La santé mentale, dans ce contexte, n'est pas l'absence de souffrance.
Elle n'est pas la performance émotionnelle ni la résilience à toute épreuve. Elle ressemble plutôt à une habitabilité : la capacité à habiter sa propre vie, même dans ses zones inconfortables, même dans ses contradictions, même dans ses vides.
Ces états de présence, de flux ou de connexion profonde émergent souvent lorsque certaines conditions deviennent possibles — une sécurité suffisante, un espace où les contours de ce qu'on vit trouvent leur légitimité, une relation thérapeutique ancrée dans l'attachement humain : ce besoin fondamental d'être vu, reconnu, sans avoir à se justifier d'être ce qu'on est.
Un espace d'accompagnement thérapeutique — ce n'est pas un espace pour s'améliorer. Pas pour performer mieux, ni pour se rendre résilient·e selon les standards du moment.
C'est un espace pour se reconnaître dans sa propre vie.
Pour alléger ce qui pèse inutilement.
Pour composer avec ce qui ne changera pas.
Pour tenir la complexité de ce qu'on est sans la réduire à un rôle, pour choisir davantage en conscience qu'en réaction.
Un accompagnement ne vient pas réparer une vie comme si elle était défectueuse. Il aide à la reconnaître comme la sienne.
Il y a pourtant une distinction à faire.
Entre ce qui relève de l'imprévisible — et qu'on ne maîtrisera pas — et ce qui continue d'agir parce qu'il n'a pas encore été suffisamment intégré.
Nos mémoires ne sont pas des archives passives.
Elles sont actives, agissantes, capables d'influencer nos perceptions et nos décisions bien au-delà du moment où elles ont été encodées.
Un événement ancien, insuffisamment intégré, peut continuer d'envoyer des signaux dans le présent — comme un programme qui tourne en arrière-plan, qui consomme de l'énergie sans qu'on comprenne toujours pourquoi on est épuisé, réactif, figé ou en alerte.
On pourrait les appeler des variables parasites : non pas parce qu’elles seraient honteuses ou étrangères à soi, mais parce qu’elles continuent d’agir en arrière-plan sans être pleinement reconnues.
Ces variables ne sont pas des fautes. Ni des preuves d'échec.
Mais des éléments actifs du système intérieur. Et contrairement aux variables aléatoires de la vie, celles-là peuvent parfois être reconnues, soulagées, retraitées. Non pour effacer. Pour que cela pèse différemment. Pour qu'il y ait plus d'espace disponible pour vivre, se vivre.
Aller chercher les ressources adaptées, c'est un geste de lucidité — pas de faiblesse.
C'est refuser de laisser des variables anciennes agir malgré vous.
Ce déplacement crée de l'espace. Pas en effaçant ce qui était là — mais en changeant ce que ça occupe. Et parfois, c'est exactement ce dont une vie a besoin.
✧
Et peut-être qu’à un certain endroit, la question cesse d’être celle de la bonne ou de la mauvaise vie, du bon ou du mauvais choix.
Non pas parce que les choix seraient sans importance. Non pas parce que tout se vaudrait. Mais parce qu’une vie ne se laisse pas réduire à cette alternative.
Certains choix nous engagent profondément. Certains déplacent une trajectoire. Certains ouvrent des espaces, d’autres en referment. Mais très souvent, une fois le choix posé, la vie ne s’arrête pas pour le valider ou l’invalider.
Un choix modifie la lumière. Il déplace les appuis. Il transforme les relations, les rythmes, les possibles. Et puis la vie continue — non pas comme si rien ne s’était passé, mais avec ce nouvel élément au centre du système.
L'équanimité, du latin aequanimitas — aequus, égal, et animus, l'esprit — désigne cette disposition intérieure qui permet de rester en lien avec la vie telle qu'elle se présente, sans devoir immédiatement la juger, la corriger ou la transformer en preuve.
Alors peut-être que la vraie question n’est pas : “Ai-je choisi la bonne vie ?”
Mais : “À partir de cette vie-là, qu’est-ce que je peux encore choisir, déplacer, accueillir, créer ?”
Vous n'avez pas raté votre vie. Vous en vivez une version — parmi les millions qui étaient possibles.
Et celle-là est réelle.
✧
Et elle reste ouverte.
On peut y naviguer — revenir sur ce qu'on croyait fixé, laisser entrer ce qu'on n'avait pas prévu, composer autrement avec ce qui était là depuis longtemps.
Et si vous n’aviez plus à prouver que votre vie est légitime — que ressentiriez-vous, et que pourriez-vous habiter autrement ?
✧
Si ces questions éveillent quelque chose en vous, le parcours (S')Habiter Autrement propose un cheminement pour explorer ce lien entre vie intérieure, espaces de vie et quotidien habité — pour apprendre à reconnaître sa vie, à l'ajuster, et à l'habiter avec plus de justesse.
✧
✧ Découvrir le parcours
Laurine Brame - Psychologue & Créatrice d'espaces intérieurs habités