- 30 juil.
L'APPEL DE LA SIESTE
- Laurine Brame
- ✧ Échos du Quotidien ✧
Petit éloge du juste-là
Étés saturés, inconfort des intervalles et art d'habiter le juste-là
Version développée de la chronique « L'appel de la sieste », parue dans la chronique - L'Œil du psy - du journal local L'Omnibus.
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Depuis mai, j'entends, sous différentes formes, les programmes d'été se raconter en consultation. Personne ne prévoit vraiment de ne rien faire. Même les vacances dites « tranquilles » finissent souvent par se remplir.
Je suis frappée, depuis longtemps, par l'immense créativité que nous déployons à remplir nos vies.
À croire que nous avons désappris le sens du juste-là.
Dans nos existences saturées, il devient difficile à reconnaître — et plus difficile encore à légitimer.
« Alors qu'il y a tant à faire »
Un été dense peut être joyeux, choisi, vivant.
Le problème n'est pas le programme en lui-même.
Il apparaît plutôt lorsque le moindre intervalle devient inconfortable — lorsqu'un temps libre doit immédiatement être occupé, rentabilisé, racontable.
Et pourtant. N'avez-vous jamais été saisi par l'appel irrémédiable d'une sieste qui, elle, ne demande rien de plus ?
Comme si, à cet instant précis, seul ce moment répondait vraiment à ce dont vous aviez besoin.
La question n'est peut-être pas seulement : « pourquoi ai-je tant de mal à m'arrêter ? ».
Elle devient : que vient me dire cet appel — et que cherche parfois à éviter le mouvement qui le recouvre ?
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QUAND REMPLIR DEVIENT UNE PROTECTION
Ce que je remarque, c'est aussi ce que certains programmes viennent protéger : la peur de ce qui pourrait surgir lorsque tout s'arrête. La fatigue longtemps différée. Une insatisfaction. Un chagrin. Un désir qui ne rentre plus dans la vie telle qu'elle est organisée. Ou, plus simplement, l'étrangeté d'être là sans consigne d'être ou de faire.
Remplir tient donc parfois moins de l'élan que du réflexe : une manière d'évacuer une tension plutôt que d'entrer en relation avec elle.
Le vide, en réalité, est rarement vide.
Il est souvent habité par tout ce qui n'a pas encore trouvé de seuil pour se présenter.
Dans un texte devenu classique, le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott décrivait la capacité d'être seul comme une construction psychique : elle s'appuie d'abord sur l'expérience d'une présence suffisamment sécurisante, avant de pouvoir être intériorisée. Être seul ne signifie donc pas seulement n'avoir personne autour de soi. Cela suppose de pouvoir rester en sa propre compagnie sans se sentir immédiatement abandonné, envahi, ou contraint de produire quelque chose.
Cette capacité ne disparaît pas parce que nos agendas sont chargés. Mais elle peut devenir moins accessible lorsque nos journées ne laissent plus aucun espace non sollicité.
L'été devient alors le stage intensif de rattrapage de nos vies : on y déverse tout ce qu'on n'a pas eu le temps de vivre le reste de l'année. Avec, en prime, la fatigue accumulée, la chaleur qui ralentit le corps, et l'espérance un peu résignée qu'on va tout rattraper en quelques semaines.
Le vide n'est pas ce qui manque en nous ; c'est ce qui attend un seuil pour se dire.
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LE FLOTTEMENT N'EST PAS UN TEMPS MORT
Ce que la sieste nous rappelle, ce n'est pas que nous devrions tous dormir davantage au milieu de l'après-midi. Elle figure quelque chose de plus large : un intervalle où l'activité cesse de commander, où le corps et l'esprit ne sont plus immédiatement requis par la tâche suivante.
Ne rien faire n'est pas synonyme de ne rien vivre.
Lorsque l'attention n'est plus mobilisée par une consigne extérieure, le cerveau ne s'éteint pas. Il poursuit d'autres formes de travail : il réactive des traces récentes, relie des éléments dispersés, laisse émerger des associations spontanées.
Des recherches sur le repos éveillé (travaux de Lila Davachi ou de Michaela Dewar) suggèrent que quelques minutes de faible stimulation après un apprentissage peuvent soutenir la consolidation de certains souvenirs.
Cela ne signifie pas que chaque pause produira une intuition lumineuse, ni que le vagabondage mental est toujours apaisant. Il peut aussi devenir répétitif, anxieux, ruminatif.
MAIS LORSQUE CHAQUE INTERVALLE EST IMMÉDIATEMENT RECOUVERT PAR UNE NOUVELLE STIMULATION, CE QUI VIENT D'ÊTRE VÉCU DISPOSE DE MOINS D'ESPACE POUR SE DÉPOSER.
Le flottement n'est pas une panne.
C'est le temps où ce qui a été vécu peut changer de densité — comme une eau que l'on cesse de remuer et qui laisse redescendre ce qu'elle portait en suspension.
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LES PETITS RIENS FONT MÉMOIRE
Au-delà de ces mécanismes de consolidation, une autre question apparaît :
qu'est-ce que la mémoire retient de nos vies ordinaires ?
SOUVENEZ-VOUS : certains petits riens de votre enfance sont devenus vos madeleines de Proust d'aujourd'hui.
Une lumière de fin d'après-midi
L'odeur d'une serviette séchée au soleil
Un goûter servi dans le même bol
Le bruit des cousins dans une pièce voisine
La mémoire affective n'archive pas nos vies selon la hiérarchie de nos agendas.
Elle s'attache volontiers à des détails sensoriels, à des scènes répétées, à la qualité d'une présence.
Ce qui a compté n'était pas nécessairement spectaculaire.
C'était habité.
Pour les enfants aussi, les répétitions tranquilles peuvent devenir des appuis : le même coin de jardin, une histoire relue, un rituel du soir, des adultes suffisamment disponibles et reconnaissables.
La familiarité ne prive pas automatiquement de nouveauté.
Elle offre parfois la sécurité depuis laquelle l'exploration devient possible.
Une trame intérieure se tisse moins de ce qui fut exceptionnel que de ce qui fut, simplement, pleinement vécu.
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L'ÉTÉ PEUT DEVENIR UN RÉVÉLATEUR
L'été ne révèle pas la même chose à tout le monde.
Pour certains, le besoin juste sera le mouvement, la découverte, le lien, les départs.
Pour d'autres, il sera la lenteur, la solitude, la fraîcheur d'une pièce fermée, ou le droit de ne pas profiter comme prévu.
Le juste-là n'est pas une nouvelle injonction à ralentir, ni un rythme idéal qu'il faudrait adopter pour mieux réussir ses vacances.
Il tient plutôt de l'ajustement : reconnaître ce qui augmente réellement notre disponibilité à la vie — et ce qui, sous couvert d'en profiter, nous en éloigne.
Ce décalage peut être déstabilisant.
On avait prévu de vivre davantage, et c'est un besoin de retrait qui apparaît. On croyait vouloir se reposer, et l'on découvre au contraire un besoin de mouvement.
Ce n'est pas forcément un dysfonctionnement, mais une information sur l'état actuel de notre système, de nos liens et de nos ressources.
Ralentir, ici, ne signifie pas s'immobiliser. C'est baisser le bruit assez pour entendre la forme réelle du besoin.
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HABITER UN INTERVALLE
Nos logements sont souvent organisés autour de ce que nous devons y faire : une table pour travailler, une cuisine pour préparer, un canapé tourné vers un écran, des rangements pour que chaque chose remplisse sa fonction.
Mais où se trouve, chez nous, l'endroit qui ne demande rien ?
Un fauteuil près d'une fenêtre.
Un coin d'ombre.
Un coussin que l'on déplace.
Une couverture laissée à portée de main.
Un balcon où le téléphone ne suit pas.
Il ne s'agit pas de composer un décor parfait du repos, ni un nouvel espace à optimiser.
Il s'agit de rendre le flottement matériellement possible.
Le repos dépend aussi de conditions concrètes : pouvoir s'allonger sans devoir d'abord ranger toute la pièce, baisser la lumière, se protéger du bruit, ne pas avoir l'écran dans le champ immédiat, savoir que quelques minutes ne seront pas interrompues.
Nos lieux peuvent prolonger l'injonction à faire — ou nous aider à en sortir.
S'habiter autrement, c'est peut-être aussi cela :
laisser une place, dans son temps et dans son espace, à une présence qui n'a pas à prouver son utilité.
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CINQ EXPÉRIENCES DU JUSTE-LÀ
Observer le premier geste de remplissage
La prochaine fois qu'un intervalle apparaît, regardez ce qui vient en premier : ouvrir une application, lancer une tâche, proposer une sortie, ranger quelque chose. Ne cherchez pas à vous en empêcher.
Demandez-vous seulement : est-ce un élan choisi, une habitude, une inquiétude, un besoin de stimulation, une manière de ne pas sentir ?
Retirer avant d'ajouter
Dans une journée déjà dense, n'ajoutez pas une pratique de repos supplémentaire.
Retirez plutôt une chose facultative.
Dix minutes non réaffectées suffisent.
L'enjeu n'est pas de réussir une pause, mais de ne pas la convertir aussitôt en projet.
Rendre une place disponible
Repérez ce qui, chez vous, rend l'arrêt inutilement compliqué : une chaise qui sert de dépôt, un bruit de fond qu'on ne pense plus à couper, une porte qu'on laisse toujours ouverte, un téléphone posé à portée immédiate.
Il ne s'agit pas de créer un espace idéal.
Retirer un seul obstacle peut suffire pour qu'un intervalle devienne accessible sans préparation supplémentaire.
Évaluer le repos par son après-coup
Plutôt que d'opposer les « bons » et les « mauvais » repos, observez leurs effets.
Après ce moment, vous sentez-vous plus disponible, plus stable, plus présent — ou davantage dispersé, engourdi, irrité ?
Une même activité peut restaurer un jour et saturer le lendemain.
Le critère n'est pas moral. Il est expérientiel.
Retrouver un petit rien
Repérez une scène modeste qui vous a porté : une odeur, un goûter, une matière, un coin de lumière, un son.
Puis offrez-vous en une version actuelle, même imparfaite.
Nos ressources ne sont pas toujours cachées dans de grands changements.
Certaines attendent simplement d'être reconnues et remises à portée de vie.
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Le peu, le rien, l'insuffisant que nous redoutons parfois
— c'est peut-être déjà l'endroit qui demande à être habité.
Un été qui ne se raconte pas est parfois celui qui nous portera tout l'hiver.
Alors, quelle forme prendra votre sieste aujourd'hui ?
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Le parcours (S') Habiter Autrement propose de prolonger cette exploration du rythme, des besoins et des espaces qui peuvent les soutenir.
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Laurine Brame - Psychologue & Créatrice d'espaces intérieurs habités